CE QUE J'AIME. 19 POEMES.
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Pierre Assante
Ce que j’aime
Ces poèmes
ces poèmes
j’imagine les avoir écrits sur une petite table
comme celle-ci
nous serions chez nous et en silence
j’écrirais près de toi
rien d’original sans doute
mais peut-être un instant
qu’un ami aimerait retrouver en lisant
en me lisant
ou bien une petite histoire avec des mots
banals et tendres
en jeu scandé
jusqu’à ce que la parole suive le pas
d’une danse gaie ou langoureuse
****
dehors le vent
dehors le vent
affûte un long nuage
plus près c’est un crépitement
qu’il faudrait
serrer
entre les draps rigides
la chaleur est une amie
que l’on sent
mais
l’outil secret
le sommeil tranche
sa part d’ombre et de rumeur
petite enfant
le feu brun du silence
attise l’obscurité
tu dors
ma femme
et ta proche radiation
effleure le secret mécanisme de ma peau
le moindre frémissement retrouve son calme
tandis que
je reste prisonnier de mon immobilité
réveille-toi
La lune les murs le froid
crèvent mon souffle
dans cette armée qui serre les coudes
j’étouffe
réveille-toi
ces visages me tordent les yeux
n’y plus penser
être seuls moi
ton corps
toi
mon désir assourdit la nuit
nos sexes interrogent les minutes
les seins les jambes le lit
le cri de la nuque et des vertèbres
clameurs clameurs
clameurs
un dernier écho apaise les nuages
l’orage finit
réveille-toi
donnons leur la main
****
tu lis mes poèmes
tu lis mes poèmes
ici il fait chaud
mon amour
nous avons marché longtemps
dans cette ville
où l’hiver rend tout encore plus sale
où l’on se sent plus seul encor
où l’on ne peut se séparer d’un ami
lâcher sa main
sans avoir peur du froid qui nous attend dehors
ma vie s’arrête un moment jusqu’à la prochaine rencontre
car ces rues ne m’intéressent pas
nous avons marché un long moment
l’un vers l’autre à notre rencontre
jusqu’à ce grand abri de béton et de verre
chaud et bourdonnant
****
tu pourras traverser la ville
tu pourras traverser la ville
encore courir et perdre ton assurance
pas un doigt ne déborde
les portes de la vie
tu es comme une barque qui s’entrouvre
sans que craquent les cordages de la forêt
une pluie dans les arbres
passe un café recuit
où le grand vent s’accorde
tu t’élanceras dans mes bras
et les portes de la vie
noueront une odeur de marbre
un long défilé de statues
crie une géométrie circulaire
tu diras que tu m’aimes
un écho longuement circule dans mes nerfs
à la millième fois tu rouvriras les bras
silencieusement
il fallait qu’il en soit ainsi
car tout écho est l’appel du millième besoin de vivre
en traversant la ville
du fond des temps
une étrange météorologie des sentiments et des heures
est là patiemment assemblée à partir de quel mal
à tes lèvres converge l’enchevêtrement
de mes gestes quotidiens et futurs
****
un petit enfant roux attend le temps qui passe
un petit enfant roux attend le temps qui passe
il tourne autour de l’arbre qui tend ses feuilles
une deux trois feuilles et l’arbre saute la barricade
un petit enfant roux et l’arbre me saluent
de la main je tamise le vent
une deux trois le vent saute l’arbre
quand j’ai tourné trois fois autour de la barricade
le temps est passé où je t’attendais
tu es là
****
je tourne je tourne
je tourne je tourne
un pétale de rire
un pétard deux pétards
doux doux
un silence
dans une assiette bien au frais
une grappe d’étoiles je tourne je tourne
des fleurs au milieu de mon nez
pourquoi pas
deux yeux
jolis jolis
oh la la le rire
quel rire un bruit fumant
un pas deux pas
une suite pour la vie
pour la vie
****
ma douceur terne au midi
ma douceur terne au midi
éclatée des miettes silencieuses
sorte de courbe unique et belle
je te tourne serrée et polie
aux yeux des œuvres miséreuses
je te déchire et te dentelle
je définis ton apparence
l’ordinateur émerveillé
les buildings en pente tragique
suivant tes traits et ta mouvance
dans cet univers ruellé
et la messe des prisunic
je t’ai conduite et veillée
surprise et déferlée encore
dans l’abri de repli et de sable
les vagues échangent leur nausée
le grand froid et le nord
pour ton sang vulnérable
puis ton effort irrespirable
ton pas d’orage s’éclaire
les éclats d’haleine les phares
tendent et fondent les câbles
le ciel jaunit les brumes errent
le flot s’unit et se sépare
les fumées ballantes les marées
pèsent et s’enlisent au matin
ma douceur terne il faut partir
la buée d’herbe disparaît
viens le vent s’étire et s’éteint
ma caresse claire mon navire
****
je dis que ces rues ne m’intéressent pas
je dis que ces rues ne m’intéressent pas
cependant tu sais bien que je ne peux m’empêcher
même lorsque nous sommes ensemble
d’écouter
d’ausculter pour ainsi dire
les foules qui les parcourent
tu sais aussi que je ne peux entrer dans un bar
sans arrêter mon regard sur chaque visage
ces rues et ces hommes
je ne peux en fait que les aimer
ils font partie de ce qui est en moi
depuis mon enfance
ma rue
ma ville
ils sont uniques comme toi
et je ne sais plus lequel appartient à l’autre
****
je vous dis comme je vous vois
je vous dis comme je vous vois
dès que le soleil se lève
je vous dis courbés de sommeil
quand la ville au matin s’éveille
quand je vous dis j’entends vos voix
et vous que dites-vous de moi ?
****
cinq soleils de la nuit
cinq soleils de la nuit
nos voix
ce tremblement de feuilles
de feuilles minuscules et aiguës
perdues
dans la forêt
mon cœur
nos cœurs
ce jaillissement de sang
qui enfle le corps au fil des guerres
perdues ou gagnées
sur le tapis des jeux nécessaires
nos jeux
ce déploiement rectiligne
des floraisons mêlées
inverses
vers l’issue d’une nouvelle saison
nos saisons
ce soleil qui s’ouvre sur le réveil
inonde le lit
bouscule les menaces au contour
oublié
des pluies
nos pluies
ce dos courbé dans l’ombre continue des nuages
l’oreille attentive avec
le souffle adouci
l’averse printanière
la dissonance dégradée
du murmure de nos voix
****
ouvrez vos yeux dit le poète
ouvrez vos yeux dit le poète
encore une heure encore un pas
les soucis qui joignent vos doigts
ne les verrait-il pas peut-être
« à chaque pas il est des reîtres
qui vous brisent genoux et bras »
des portes qui ne s’ouvrent pas
avez-vous donc la clef cher maître
****
et puis les grèves les manifestations les élections
****
mon tout petit mon amour (publié dans «
mon tout petit mon amour
ils ont mis tu vois même des noms de fleurs
sur elle
ils ont mis des noms de tous les jours
de choses qu’ils aimaient pèle mêle
de rose ou de volubilis
en orient
ou en Espagne de femme
aimée comme tu en pleureras de joie
des noms de
flamme
comme l’étoile sur les édifices
de choses qu’on s’arrête pour voir
sur le bord de la route
la vie est longue et voilà longtemps que nous sommes partis
on la respire en tirant sur les chaînes
mon fils
mais la mort vient sans qu’on les ait rompues
toutes
alors laisse crier
fais voile vers la terre
des pétales ont peut-être jauni
tant qu’existe le désert la soif persiste
la peur aussi
mais en 17 l’oasis a fait trembler la mer
vois-tu il est dur de chanter pas à pas sur ces noms
mais ils sont aussi sûrs qu’il te reste de rires et de larmes
on le dit de plus en plus et en Grèce on en meurt sans vacarme
pour l’étoile ou la fleur
pour la révolution
la brise que le roc dispersait
quelle affaire
les matins sont plus forts les vagues vont monter
je crois que ce rayon dans les eaux est celui de l’été
je crois que ce clairon est celui des batailles sans guerre
****
ah qu’importe la césure et la rime aux mots que j’écris
ah qu’importe la césure et la rime aux mots que j’écris
toi qui vécut cent fois et mourut et sua sur ta propre poussière
et qui fut à souffrir à aimer à haïr simplement pour ma vie
je demande pardon aujourd’hui par ma voix de ta propre misère
ah tout ce temps passé pour cet instant présent
tous ces rêves perdus pour fabriquer mes rêves
tous ces chagrins flétris pour ces chansons d’antan
et tous ces arbres morts pour ces gouttes de sève
quel malheur cet espoir sans fin sans issue sans recours
ah frère que sur toi tombe enfin une larme un sourire une flamme
une flamme à la douceur triste et forte un frôlement de l’âme
une femme un abri un silence un ciel bleu un amour
****
je ne peux séparer ce qui est devant mes yeux
je ne peux séparer
ce qui est devant mes yeux
les balcons blancs et les arbres
le linge étendu et la mer
tout petit j’ai habité une maison indépendante
d’où je voyais vivre la vallée
je suis monté sur un canasson de labour
et j’ai amené la chèvre brouter
j’ai vu les oliviers et parfois la neige
des sentiers de colline jusqu’à la mer
plus tard j’ai connu la mer
et les dessous de la mer
j’ai pêché au milieu des vagues et des rochers
maintenant je fais partie de l’accent et des maisons
j’imagine facilement les sables du Lacydon
et le départ d’Euthymènes accosté aux docks antiques
je connais les joies et les peines
de ceux qui parlent dans les bars ou autre part
j’ai bien aimé celui qui a dit dans le temps
« Marseille n’est pas Chicago
mais la ville des dockers
et des travailleurs »
****
une grande race sans nom
une grande race sans nom
inscrite au flanc des vents qui passent
mon ami mon ami au fond
tirant les blocs qui se défont
ride les eaux à la surface
froides sans cesse elles s’en vont
cachant de leur pli les crevasses
à peine nées déjà s’effacent
l’écume éperdue et les traces
que fait l’effleur des tourbillons
mais les oiseaux de haute taille
que la mer longuement poursuit
survolent en criant les failles
où le doigt des algues bataille
à crever au-dessus de lui
un miroir de larges entailles
tandis que la plaie se détruit
vague après vague au loin les pluies
l’eau des marécages et les puits
dans la forêt cachent leurs entrailles
un jour viendra la race vive
mon ami mon ami viendra
ayant repoussé le gravât
hors des lames des entrelacs
où le monde étonné dérive
sa voix volant arrive arrive
qui s’étend dans le contrebas
approche en oscillant la rive
et crie de vivre vivre vivre
au vent rauque qu’elle combat
****
je suis un révolté je l’écris
Ma jeunesse ce soir
je suis un révolté je l’écris
qui crie de vivre mal son amour
et ce sont les jours qui passent à mon
écoute sans trouver la façon
à chercher la ligne des labours
l’on croit perdre son temps et sa vie
ni plus ni moins les arbres meurent
et les animaux s’amourachent
je n’y peux rien les villes poussent
puis les uns ont le regret des mains
des seins purs et de leur cœur qu’ils n’ont
pu user jusqu’au bout les autres
la jeunesse oui compte les fautes
les chaînes les rivières sans pont
à perdre le sens de leur besoin
je suis le jeune et je suis le vieux
eux deux que seule l’heure sépare
le bonheur instant de jouissance
et la poursuite de sa vivance
cela est le miel brun de leur espoir
et la raison des songes pieux
la plus forte lame de l’émoi
la brise du conte réel c’est
encore la femme et l’enfant que
l’on tient dans ses bras que l’on marque
ou l’on croit à soi cela est vrai
pas à pas de sa bouche à sa voix
il est des reflets qu’il faut défendre
celui des cheveux celui du vent
ce n’est pas le motif d’une croix
un signe qu’on prend pour une foi
ni une étrange meute pourtant
cette raison commune à comprendre
là-dessus vient se mêler la pluie
les intermittences du rire
les défauts e communication
mes poèmes d’été mes soupirs
mes ruisseaux de gel mes oublis
****
J’avais dix ans
J’avais dix ans
J’avais dix ans
Dans les blés sifflent les criquets
Le soleil commence à rougir les herbes
Je voyais sa maison
Le moulin à eau qui entraîne la pompe
Mêle ses cris au bourdonnement de l’air
un mas sur le coteau
la charrette de foin frais
elle riait
roule dans une ornière
et blonde
penche dangereusement
de si jeunes yeux
tout cela est encore ici
toi que j’aime
qu’y a-t-il de changé
ceci est
ce sont des souvenirs qu’on arrache par lambeaux
mon enfance
et dont le métal terni
regarde
porte la gravure de songeries nouvelles
mon enfance
****
pour contempler un vol d’oiseaux
pour contempler un vol d’oiseaux
ou le silence des étoiles
il faut élever son regard
car il est des gestes
inexplicablement
essentiels
quand un fracas de nuit blanche
s’étend dans tes nerfs
ronge ta peau et tes certitudes
souviens-toi
que les hommes
six jours durant
attendent le Dimanche
****
Sommaire. Pages
2 Ces poèmes
3 dehors le vent
5 tu lis mes poèmes
6 tu pourras traverser la ville
7 un petit enfant roux attend le temps qui passe
8 je tourne je tourne
9 ma douceur terne au midi
10 je dis que ces rues ne m’intéressent pas
11 je vous dis comme je vous vois
12 cinq soleils de la nuit
13 ouvrez vos yeux dit le poète
14 et puis les grèves les élections les manifestations
15 mon tout petit mon amour
17 ah qu’importe la césure et la rime aux mots que j’écris
18 je ne peux séparer ce qui est devant mes yeux
19 une grande race sans nom
20 je suis un révolté je l’écris
22 J’avais dix ans
23 pour contempler un vol d’oiseaux
Pierre Assante 1960-1965,
revue « POEMES »
et
« CE QUE J’AIME »

