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25 novembre 2022 5 25 /11 /novembre /2022 11:56

 

Un siècle et demi nous sépare de cette pensée anticipatrice et toujours révolutionnaire, dans la crise de société du XXIème siècle.

 

LUDWIG FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHILOSOPHIE CLASSIQUE ALLEMANDE

 

Rédigé par Friedrich Engels en 1886.

 

Publié dans la « Neue Zeit » nos 4 et 5, 1886 et en édition séparée parue à Stuttgart en 1888.

Traduction française republiée aux Editions Sociales en 1961.

 

EXTRAIT :

 

................Mais l'histoire du développement de la société se révèle cependant, en un point, essentiellement différente de celle de la nature. Dans la nature — dans la mesure où nous ne tenons pas compte de la réaction exercée sur elle par les hommes — ce sont simplement des facteurs inconscients et aveugles qui agissent les uns sur les autres et c'est dans leur alternance que se manifeste la loi générale. De tout ce qui se produit — des innombrables hasards apparents, visibles à la surface, comme des résultats finaux qui maintiennent l'ordre à travers tous ces hasards — rien ne se produit en tant que but conscient, voulu. Par contre, dans l'histoire de la société, les facteurs agissants sont exclusivement des hommes doués de conscience, agissant avec réflexion ou avec passion et poursuivant des buts déterminés ; rien ne se produit sans dessein conscient, sans fin voulue. Mais cette différence, quelle que soit son importance pour l'investigation historique, en particulier d'époques et d'événements déterminés, ne peut rien changer au fait que le cours de l'histoire est sous l'empire de lois générales internes. Car, ici aussi, malgré les buts consciemment poursuivis par tous les individus pris isolément, c'est le hasard qui, d'une façon générale, règne en apparence à la surface. Ce n'est que rarement que se réalise le dessein voulu, dans la majorité des cas, les nombreux buts poursuivis s'entrecroisent et se contredisent, ou bien ils sont eux-mêmes à priori irréalisables, ou bien encore les moyens pour les réaliser sont insuffisants. C'est ainsi que les conflits des innombrables volontés et actions individuelles créent dans le domaine historique un état tout à fait analogue à celui qui règne dans la nature inconsciente. Les buts des actions sont voulus, mais les résultats qui suivent réellement ces actions ne le sont pas. ou s'ils semblent, au début, correspondre cependant au but poursuivi, ils ont finalement des conséquences tout autres que celles qui ont été voulues. Ainsi les événements historiques apparaissent d'une façon générale dominés par le hasard également. Mais partout où le hasard semble se jouer à la surface, il est toujours sous l'empire de lois internes cachées, et il ne s'agit que de les découvrir.

 

Les hommes font leur histoire, quelque tournure qu'elle prenne, en poursuivant chacun leurs fins propres, consciemment voulues, et ce sont précisément les résultats de ces nombreuses volontés agissant dans des sens différents et de leur répercussions variées sur le monde extérieur qui constituent l'histoire. Il s'agit aussi, par conséquent, de ce que veulent les nombreux individus pris isolément. La volonté est déterminée par la passion ou la réflexion. Mais les leviers qui déterminent directement à leur tour la passion ou la réflexion sont de nature très diverse. Ce peuvent être, soit des objets extérieurs, soit des motifs d'ordre idéal : ambition, « enthousiasme pour la vérité et la justice », haine personnelle ou encore toutes sortes de lubies purement personnelles. Mais, d'une part, nous avons vu que les nombreuses volontés individuelles qui agissent dans l'histoire entraînent, pour la plupart, des résultats tout à fait différents et souvent directement opposés à ceux que l'on se proposait, et que leurs motifs n'ont par conséquent qu'une importance secondaire pour le résultat final. D'autre part, on peut encore se demander quelles sont à leur tour les forces motrices cachées derrière ces motifs, et quelles sont les causes historiques qui se transforment en ces motifs dans les cerveaux des hommes qui agissent.

 

Cette question, l'ancien matérialisme ne se l'est jamais posée. C'est pourquoi sa conception de l'histoire, dans la mesure où il en a une, est essentiellement pragmatique, apprécie tout d'après les motifs de l'action, partage les hommes exerçant une action historique en nobles et non-nobles, et constate ensuite ordinairement que ce sont les nobles qui sont les dupes et les non-nobles les vainqueurs, d'où il résulte pour l'ancien matérialisme que l'étude de l'histoire ne nous apprend pas grand-chose d'édifiant, et pour nous que, dans le domaine historique, l'ancien matérialisme est infidèle à lui-même parce qu'il prend les forces motrices idéales qui y sont actives pour les causes dernières, au lieu d'examiner ce qu'il y a derrière elles, et quelles sont les forces motrices de ces forces motrices. L'inconséquence ne consiste pas à reconnaître des forces motrices idéales, mais à ne pas remonter plus haut jusqu'à leurs causes déterminantes. La philosophie de l'histoire, par contre, telle qu'elle est représentée notamment par Hegel, reconnaît que les motifs apparents et ceux aussi qui déterminent véritablement les actions des hommes dans l'histoire ne sont pas du tout les causes dernières des événements historiques, et que, derrière ces motifs, il y a d'autres puissances déterminantes qu'il s'agit précisément de rechercher ; mais elle ne les cherche pas dans l'histoire elle-même, elle les importe, au contraire, de l'extérieur, de l'idéologie philosophique, dans l'histoire. Au lieu d'expliquer l'histoire de l'ancienne Grèce par son propre enchaînement interne, Hegel, par exemple, affirme simplement qu'elle n'est rien d'autre que l'élaboration de « formation de la belle individualité », la réalisation de l'« œuvre d'art », comme telle. Il dit, à cette occasion, beaucoup de belles choses profondes sur les anciens Grecs, mais cela n'empêche que nous ne pouvons plus nous contenter aujourd'hui d'une telle explication, qui n'est qu'une phrase et rien de plus.

 

S'il s'agit, par conséquent, de rechercher les forces motrices qui, — consciemment ou inconsciemment et, il faut le dire, très souvent inconsciemment, — se trouvent derrière les mobiles des actions des hommes dans l'histoire et qui constituent en fait les dernières forces motrices de l'histoire, il ne peut pas tant s'agir des motifs des individus, si proéminents soient-ils, que de ceux qui mettent en mouvement de grandes masses, des peuples entiers, et dans chaque peuple, à leur tour, des classes tout entières ; motifs qui les poussent non à des soulèvements passagers à la manière d'un feu de paille qui s'éteint rapidement, mais à une action durable, aboutissant à une grande transformation historique. Approfondir les forces motrices qui se reflètent ici dans l'esprit des masses en action et de leurs chefs — ceux que l'on appelle les grands hommes — en tant que motifs conscients, d'une façon claire ou confuse, directement ou sous une forme idéologique et même divinisée — telle est la seule voie qui puisse nous mener sur la trace des lois qui dominent l'histoire en général et aux différentes époques dans les différents pays. Tout ce qui met les hommes en mouvement doit nécessairement passer par leur cerveau, mais la forme que cela prend dans ce cerveau dépend beaucoup des circonstances. Les ouvriers ne se sont pas le moins du monde réconciliés avec l'exploitation mécanique capitaliste depuis qu'ils ne détruisent plus purement et simplement les machines, comme ils le firent encore en 1848 sur le Rhin.

 

Mais alors que dans toutes les périodes antérieures, la recherche de ces causes motrices de l'histoire était presque impossible à cause de la complexité et de la dissimulation de leurs rapports avec les répercussions qu'ils exercent, notre époque a tellement simplifié ces rapports que l'énigme a pu être résolue. Depuis le triomphe de la grande industrie, c'est-à-dire au moins depuis les traités de paix de 1815, ce n'est plus un secret pour personne en Angleterre que toute la lutte politique y tournait autour des prétentions à la domination de deux classes : l'aristocratie foncière (landed aristocracy) et la bourgeoisie (middle class). En France, c'est avec le retour des Bourbons qu'on prit conscience du même fait ; les historiens de l'époque de la Restauration, de Thierry à Guizot, Mignet et Thiers, l'indiquent partout comme étant la clé qui permet de comprendre toute l'histoire de la France depuis le moyen âge. Et, depuis 1830, la classe ouvrière, le prolétariat, a été reconnu comme troisième combattant pour le pouvoir dans ces deux pays. La situation s'était tellement simplifiée qu'il fallait fermer les yeux à dessein pour ne pas voir dans la lutte de ces trois grandes classes et dans le conflit de leurs intérêts la force motrice de l'histoire moderne — tout au moins dans les deux pays les plus avancés.

 

Mais comment ces classes s'étaient-elles formées ? Si l'on pouvait encore attribuer au premier abord à la grande propriété jadis féodale une origine provenant — du moins au début — de motifs politiques, de prise de possession violente, cela n'était plus possible pour la bourgeoisie et le prolétariat. Ici, l'origine et le développement de deux grandes classes apparaissaient de façon claire et tangible comme provenant de causes d'ordre purement économique. Et il était tout aussi manifeste que, dans la lutte entre la propriété foncière et la bourgeoisie, autant que dans la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat, il s'agissait, en premier lieu, d'intérêts économiques pour la satisfaction desquels le pouvoir politique ne devait servir que de simple moyen. Bourgeoisie et prolétariat s'étaient formés l'une et l'autre à la suite d'une transformation des conditions économiques, plus exactement du mode de production. C'est le passage, d'abord du métier corporatif à la manufacture et de la manufacture à la grande industrie, avec son mode d'exploitation mécanique à la vapeur qui avait développé ces deux classes. A un certain degré de ce développement, les nouvelles forces productives mises en mouvement par la bourgeoisie — en premier lieu, la division du travail et le groupement d'un grand nombre d'ouvriers spécialisés en une seule manufacture — ainsi que les conditions et besoins d'échange créés par elles, devinrent incompatibles avec le régime de production existant, transmis par l'histoire et consacré par la loi, c'est-à-dire avec les privilèges corporatifs et les innombrables privilèges personnels et locaux (qui constituaient autant d'obstacles pour les ordres non privilégiés) de l'organisation sociale féodale. Les forces productives, représentées par la bourgeoisie, se rebellèrent contre le régime de production représenté par les propriétaires fonciers féodaux, et les maîtres de corporation. On connaît le résultat. Les liens féodaux furent brisés, en Angleterre, progressivement, en France, d'un seul coup, en Allemagne, on n'en est pas encore venu à bout. Mais de même qu'à une certaine phase de développement, la manufacture entra en conflit avec le mode de production féodal, de même, maintenant, la grande industrie est entrée en conflit avec le régime de production bourgeois qui l'a remplacé. Liée par ce régime, par les cadres étroits du mode de production capitaliste, elle crée, d'une part, une prolétarisation toujours croissante de la grande masse du peuple tout entier et, d'autre part, une quantité de plus en plus considérable de produits impossibles à écouler. Surproduction et misère de masse, chacune étant la cause de l'autre, telle est la contradiction absurde à laquelle elle aboutit et qui exige fatalement un déchaînement des forces productives par la transformation du mode de production.

 

Il est prouvé, par conséquent, que, dans l'histoire moderne tout au moins, toutes les luttes politiques sont des luttes de classes, et que toutes les luttes émancipatrices de classes, malgré leur forme nécessairement politique — car toute lutte de classes est une lutte politique — tournent en dernière analyse, autour de l'émancipation économique. Par conséquent, l'Etat, de régime politique, constitue ici, tout au moins, l'élément secondaire, et la société civile, le domaine des relations économiques, l'élément décisif. La conception traditionnelle, à laquelle Hegel sacrifie lui aussi, voyait dans l'Etat l'élément déterminant et dans la société civile l'élément déterminé par le premier. Mais ce n'est conforme qu'aux apparences. De même que, chez l'homme isolé, toutes les forces motrices de ses actions doivent nécessairement passer par son cerveau, se transformer en facteurs déterminants de sa volonté pour l'amener à agir, de même tous les besoins de la société civile — quelle que soit la classe au pouvoir — doivent passer par la volonté de l'Etat pour obtenir le crédit général sous forme de lois. Tel est le côté formel de la chose qui se comprend de soi-même ; la question est seulement de savoir quel est le contenu de cette volonté purement formelle — celle de l'individu isolé comme celle de l'Etat — et d'où vient ce contenu, pourquoi on veut précisément telle chose et non pas telle autre. Et si nous en cherchons la raison, nous trouvons que, dans l'histoire moderne, la volonté d'Etat est déterminée d'une façon générale par les besoins changeants de la société civile, par la suprématie de telle ou telle classe, en dernière analyse, par le développement des forces productives et des rapports d'échange.

 

Mais si déjà à notre époque moderne avec ses formidables moyens de production et de communication, l'Etat ne constitue pas un domaine indépendant, avec un développement indépendant, et si, au contraire, son existence comme son développement s'expliquent en dernière analyse par les conditions d'existence économiques de la société, cela doit être encore beaucoup plus vrai de toutes les époques précédentes où la production de la vie matérielle des hommes ne disposait pas encore de ces riches ressources et où, par conséquent, la nécessité de cette production devait exercer une domination plus grande encore sur les hommes.

 

Si l'Etat, encore actuellement, à l'époque de la grande industrie et des chemins de fer, n'est au fond que le reflet, sous une forme condensée, des besoins économiques de la classe régnant sur la production, il devait l'être encore beaucoup plus à l'époque où une génération humaine étant obligée de consacrer une bien plus grande partie de sa vie entière à la satisfaction de ses besoins matériels en dépendait par conséquent beaucoup plus que nous aujourd'hui. L'étude de l'histoire des époques passées, dès qu'elle s'occupe sérieusement de cet aspect, le confirme surabondamment. Mais cela ne peut évidemment pas être traité ici....................

 

VOIR DU BLOGUEUR :

ENTITES DE MOUVEMENT ET DOUBLE ABSTRACTION IDEALISTE OU PAS.

UNE COURSE VITALE CONTRE LE POUVOIR DE L’ARGENT : « RÉSISTER ET CONSTRUIRE »

EXPERIMENTUM MUNDI 

TOUT PROCESSUS SOCIAL HUMAIN (C’EST UNE TAUTOLOGIE) EN SANTÉ SUFFISANTE PASSE PAR … OU « L’IDEOLOGIE EUROPÉENNE »….

DISSERTER EN OMETTANT LA RÉALITÉ DU SYSTÈME ET SES EFFETS OU EN Y RÉPONDANT EN SANTÉ ? CRITERES DE DEVELOPPEMENT ET AUTOGESTION.

 

 

ET LE RECUEIL "20 THESES". Février 2020 :

http://pierre-assante.over-blog.com/2022/11/le-recueil-20-theses-et-l-alliance-economie-ergologie.html

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