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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 06:06
Russie
L’usine Kirov,
la garde rouge de la révolution prolétarienne

Par Vadim Kamenka,  

L’Humanité. 9 Août 2021

 

LES LIEUX DE LA MÉLOIRE OUVRIÈRE

 

À la périphérie de Saint-Pétersbourg, ces ateliers historiques symbolisent deux cent vingt ans d’activité industrielle et l’histoire autant sociale que révolutionnaire de tout un pays.

En direction du palais Peterhof, à la périphérie de l’ancienne capitale impériale, les ports commerciaux du golfe de Finlande apparaissent. Sur cette route qui mène à la résidence d’été des tsars, construite comme une réplique du château de Versailles, des murs de brique verts encerclent un immense bâtiment. Un « K » orne certains endroits. Au numéro 47 de la perspective Statchek (perspective « des grèves »), dans le sud de Saint-Pétersbourg, d’imposantes lettres rouges indiquent « Kirovsky Zavod » : usine Kirov.

Les hautes cheminées sont toujours présentes au-dessus de cette fabrique constituée de blanc, de métal et de verrières. Elles symbolisent l’activité industrielle qui n’a pas cessé depuis deux cent vingt ans. L’histoire des ateliers retrace celles de la Russie et de la ville : industrialisation, grandes grèves, révolutions de 1905 et de 1917, la guerre patriotique, la chute de l’Union soviétique, le capitalisme et les privatisations. « C’est une vraie fierté, admet Tatiana, dont le grand-père a longtemps travaillé dans l’usine. Il nous a toujours rappelé les combats menés par ces ouvriers pour de meilleures conditions de travail, logement, sécurité… Et leur victoire pour tous. »

Le véritable cœur du prolétariat russe

À travers les époques, l’usine a gardé le même emplacement tout en s’agrandissant pour développer plusieurs ateliers : fabrication de locomotives, tracteurs, métallurgie, technologie du gaz, université d’entreprise… Elle emploie aujourd’hui encore 7 000 personnes sur 200 hectares, contre 100 000 à son apogée durant la période soviétique avec la construction des célèbres tracteurs Kirovets. « L’usine retrace l’histoire du mouvement ouvrier et ses grandes luttes sociales. Juste avant la révolution de 1905, l’usine devient le plus grand centre industriel de la capitale avec 12 000 ouvriers », explique Olga Shishguina, une guide russe. Avec le virage industriel entamé à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de Serge Witte et le règne du tsar Nicolas II, l’agglomération de Saint-Pétersbourg devient un des centres les plus importants en Europe. Les ateliers Poutilov (1) en profitent car ils fournissent des rails pour les chemins de fer, des wagons, fabriquent de l’acier de haute qualité et produisent des armes et des munitions pour l’armée impériale.

« L’usine devient le plus grand centre industriel de la capitale avec 12 000 ouvriers .

Les premiers soulèvements durant la période 1904-1905 éclatent dans cette usine. Les ouvriers ont organisé des manifestations dans la lutte pour leurs droits et un certain nombre de réformes. En janvier 1905, une grève éclate à l’usine, provoquée par le licenciement illégal de quatre ouvriers par le directeur S.I. Smirnov. « Le mouvement est soutenu par les travailleurs d’autres entreprises de Saint-Pétersbourg. Il débouche sur une marche massive d’ouvriers jusqu’au palais d’Hiver, le 21 janvier 1905, pour leur réintégration et présenter au tsar une pétition sur les besoins sociaux des travailleurs. La manifestation pacifique a été accueillie aux abords du palais d’Hiver et fusillée à bout portant par les militaires », rappelle Yekaterina Strogova, du Parti communiste de Saint-Pétersbourg (KRPF). Il s’agit du « dimanche sanglant », qui marque la première révolution russe. »

Les ouvriers s’inscrivent pleinement dans le processus révolutionnaire en faisant partie des premiers soviets et font partie de la garde rouge. 

À la veille de la révolution de 1917, à Petrograd, les ateliers emploient désormais 24 000 ouvriers. « On les surnomme les ’’poutilovites’’ car ils font partie des rares usines à participer à l’ensemble des grèves de 1912 à 1917. Les ouvriers s’inscrivent pleinement dans le processus révolutionnaire en faisant partie des premiers soviets et font partie de la garde rouge. Ils accueillent la première conférence des comités de Petrograd en 1917, participent à la prise du palais d’Hiver et 10 000 d’entre eux rejoindront l’Armée rouge lors de la guerre civile », raconte Olga Shishguina. Ce véritable cœur du prolétariat russe change même de nom en 1922 pour s’appeler « Krasny Poutilovets Zavod » (l’usine des poutilovites rouges), puis « Kirov » en 1934, après l’assassinat du dirigeant communiste Serguei Mironovitch Kostrikov.

Des bâtiments mauves pour révolutionner la vie des habitants

L’autre élément de fierté pour ces salariés demeure son musée d’histoire et de technologie. Dès les années 1930, les ouvriers ambitionnent de collecter les documents pour retracer l’histoire de leur mouvement et de l’usine. L’idée d’un musée est même envisagée afin de servir de centre éducatif aux futurs employés. Seulement, la guerre va ralentir le projet, qui reprend dans les années 1950 et voit le jour avec deux salles inaugurées le 3 novembre 1962. Son organisation est confiée à Nikolai Skvortsov, qui travaillait à l’usine depuis 1929 et en devient le premier directeur (1962 à 1977).

Aujourd’hui, une salle entière met en avant le rôle du site industriel et de ses employés durant la grande guerre patriotique. Si l’essentiel du complexe – comme d’autres usines – a été rapatrié vers l’Oural, à Tcheliabinsk, pour assurer la production d’armes, tanks et blindés soviétiques dans le célèbre « Tankograd », une partie reste présente. Le front, qui se situe à six kilomètres, pousse l’usine à devenir la première ligne de défense et affronter le blocus que subit la ville durant neuf cents jours (septembre 1941-janvier 1944) pour assurer la production. Le siège, qui a fait plus d’un million de victimes mortes de faim, touche aussi les ouvriers de l’usine (2 500 décès).

Ce passé ouvrier est largement présent dans le quartier. Au numéro 3 de la rue Traktornaïa, une œuvre constructiviste apparaît avec ses formes atypiques comme ces semi-arcades qui ouvrent les passages entre les immeubles. À quelques kilomètres du complexe industriel, ces bâtiments mauves ont fait partie des nombreux projets architecturaux visant à révolutionner la vie des habitants et de la zone industrielle. Ils doivent mettre un terme à l’individualisation « bourgeoise » de la société au profit d’espaces collectifs qui permettent les interactions. Ici, il s’agit d’un quartier résidentiel d’une quinzaine d’immeubles de trois étages achevé en 1927 afin d’améliorer les conditions de vie des prolétaires. Le souhait des architectes – Gegello, Nikolsky, Simonov, Demkov – est de remplacer les anciens habitats en bois, précaires et insalubres.

D’autres expériences architecturales sont également visibles, comme l’usine-cuisine (un lieu de restauration collective) sur la perspective Statchek et l’ancien palais de la culture Maxime Gorki (un espace de théâtre, cinéma, concerts, meetings…), réalisé en 1927, avec ses courbes, ses briques et ses verrières, devenu palais des arts, où se tiennent des concerts et des pièces de théâtre, au 4, place Statchek.

Autre élément important de l’arrondissement, la station de métro Kirovski-Zavod reste majestueuse et l’une des plus appréciées de l’ex-Leningrad. L’extérieur pourrait ressembler à l’entrée d’un théâtre avec ses longues colonnes et l’imposante architecture soviétique typique des années 1950. Construit en 1955, l’intérieur a été particulièrement décoré avec des frises, sculptures d’ouvriers, de faucilles et de marteaux, lustres, lampadaires et un buste de Lénine en bronze qui trône au bout du quai sur un piédestal en granit rouge.

Dans l’imaginaire russe, l’usine Kirov reste un modèle malgré la difficile transition durant les années 1990 et son passage en société par actions. Non loin de Moscou, le sovkhoze Lénine, l’ancienne ferme d’État apparue en 1917, dirigé aujourd’hui par Pavel Groudinine, poursuit ce modèle dans une société russe ultracapitaliste. École, logements, centre de soins, espace culturel et sportif, tout est fait pour améliorer les conditions de vie des travailleurs et leur épanouissement. « Un paradis socialiste qui se construit avec et pour les salariés », selon l’ancien candidat communiste à la présidentielle de 2018.

(1) L’ingénieur Nikolai Poutilov, propriétaire à l’époque.

Le tracteur K-700, un succès planétaire

Un emblème demeure : les tracteurs Kirovets. Dès 1924, un premier modèle sort des usines, s’inspirant du constructeur américain Ford. Le tracteur porte le nom Fordson-Poutilovets. Mais c’est surtout au sortir de la Seconde Guerre mondiale que les usines Kirov vont développer la production de machines agricoles. Et, en 1962, le modèle K-700 des tracteurs Kirovets (200 chevaux, 4 roues motrices) va s’imposer comme le plus populaire en Union soviétique et à l’étranger, surnommé « char civil » tant il résiste à tous les types de météo et notamment au gel. Sa réussite pousse les usines à en faire leur marque de fabrique. Environ 600 000 tracteurs ont quitté les ateliers, dont 12 000 ont été exportés vers une vingtaine de pays du monde. Des modèles plus récents ont ainsi été vendus en Australie, au Canada, en France, en Pologne ou au Kazakhstan.

SUR L’HUMANITE : https://www.humanite.fr/russie-lusine-kirov-la-garde-rouge-de-la-revolution-proletarienne-716833

 

Voir aussi sur ce blog : "La condition de l'invention humaine".

http://pierre-assante.over-blog.com/2021/07/la-condition-de-l-invention-humaine.html

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