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26 juillet 2021 1 26 /07 /juillet /2021 06:23

 

Walter BENJAMIN et Karl Gustav JOCHMANN

 

Ne sortant pas d’un Sanhedrin marxiste et ayant adhéré assez tardivement à un mode de pensée qui n’était pas dans sa culture originelle, Benjamin se sert d’une façon souple -et non  officiellement canonique-, de la pensée Marx -en développement dans toute ses avancées et errances-, de la dialectique matérialiste.

Ce qui ne l’empêche pas d’adopter des positions partisanes dans le débat et l’action. S’aventurer dans des hypothèses nécessaires au quotidien et à la construction du futur -son processus d’évolution-transformation-complexification causal et aléatoire-, est un exercice dans lequel il s’aventure sans crainte ni certitude figée.

Je suis en train de revoir deux de ses textes composés dans la tourmente de la montée du pouvoir nazi et de l’approche de la catastrophe mondiale de laquelle l’humanité s'est échappé en1944, et dans laquelle la bataille de Stalingrad a été décisive.

La preuve est faite aujourd’hui qu’une victoire militaire -celle des alliés contre Hitler, quelles que soient les motivations des uns et des autres- ne suffit pas à détourner l’humanité de la barbarie et d’un danger majeur  remettant en cause sa santé et sa survie ; rien n’est jamais acquis à l’homme et à plus forte raison quand la force prime sur la conscience de ses besoin sociaux, "matériels et moraux en unité",  de développement individuel et collectifs en unité.

L’accumulation du capital et les contradictions antagoniques et potentiellement mortelles qui en découlent, son indifférence aux besoins sociaux s'ils ne servent pas le taux de profit -malgré ses discours moralistes à prétention esthétique- est toujours là, immensément plus forte, économiquement, techniquement, institutionnellement, idéologiquement.

La pensée de Benjamin nous fait parcourir des chemins dans de nombreux domaines : l’art et sa reproduction, le théâtre et ses époques, les rapports avec l’état des forces productives -pensée et techniques en unité- du moment, la littérature et la poésie, etc.

Benjamin s’exprime dans un état de souffrance lucide sur les dangers du fascisme sur la société -des liens entre capital et fascisme, des illusions-compromission sociales démocrates-, sur l’humanité et sur lui-même, juif, intellectuel progressiste, expatrié, pourchassé, menacé. A quelques moments d’en mourir, semaines et mois, il poursuit contre vents et marées sa prospection de l’état de la pensée humaine, ses besoins, ses handicaps, ses  impasses quelles qu’elles soient d’un bord ou d’un autre de la partition humaine et de la progression de son exécution, progressiste ou non.

Le portrait qu’il nous donne de Karl Gustav JOCHMANN (1789-1830) dans « Les régressions de la poésie », 1939, nous éclaire sur son propre parcours : l’apparence d’un retard historique d'une pensée alors qu’elle est en avance (1) et pour cela est décriée par un conformisme qui sous des dehors de révélation ne relève surtout que du mimétisme ; il s’agit entre autre d’une critique de Jochmann d’un romantisme humaniste « bêlant » dirions-nous aujourd’hui, lié à une incapacité d’analyse du devenant et du devenir.

« …Il existe dans l’histoire de l’homme des phénomènes qui, à première vue, nous apparaissent comme des régressions et, considérés isolément, ont bien pu en être, mais qui en rapport avec d’autres conditions qui les accompagnent, et dans leurs relations plus lointaines avec toutes les époques, témoignaient de la façon la plus évidente des progrès de notre espèce.

Dans plusieurs de ces cas, il n’est guère besoin, pour s’en convaincre, de faire preuve d’une sagacité extraordinaire. À l’exception de quelques esprits livresques, il n’y a guère plus personne qui soit tenté d’admirer, dans ces œuvres gigantesque de la nuit des temps et ces monuments énormes de l’humiliation de millions de journaliers, autre chose que leur masse, guère plus personne, non plus, qui soit tenté de considérer comme un malheur l’impossibilité d’égaler leurs constructeurs et d’avoir la nostalgie du temps des grimaces des prêtres égyptiens, sous le prétexte qu’on édifiait alors les pyramides ; en revanche, il y a risque de malentendu lorsqu’ on voit se réduire,  non pas simplement l’étendue d’un despotisme et de ses effets, mais une sphère d’action intellectuelle, et lorsque certains principes et facultés, sans sombrer uniformément dans l’opinion dominante, perdent une part importante de pouvoir et d’influence. Plus nous continuons à  les estimer, plus l’admiration que nous inspirent les légendes de son ancienne toute puissance reste grande, et plus nous répugne le spectacle de leur faiblesse  actuelle, plus nous avons tendance à penser que de ce qui est passé, tout est perdu, et que, de tout ce qui est perdu, rien n’a été remplacé, toutes ces choses étant irremplaçables…

…Pour Jochmann comme pour Vico, l’image des dieux et des héros qui hantait les anciens n’était ni le produit des prêtres rusés et trompeurs ni le mythe  mensonger  de conquérants avides de pouvoir ; ces images étaient les premières par lesquelles l’humanité évoquait, d’une façon encore peu claire, sa propre  nature, puisant ainsi des forces pour le long voyage qu’elle entamait…».

Citation de Jochmann par Benjamin extraite de « Les régressions de la poésie », 1939. In Œuvres III. Folio essais.

Et dans « Sur le concept d’histoire », 1940 : «… « Thèse » XVI. L’historien matérialiste ne saurait renoncer au concept d’un présent qui n’est point passage, mais arrêt et blocage du temps. Car un tel concept définit justement le présent dans lequel, pour sa part, il écrit l’histoire. L’historicisme compose l’image « éternelle » du passé, le matérialisme dépeint l’expérience unique de la rencontre avec le passé… ».

Voilà deux citations qui sont une maigre illustration de la richesse et de l’inventivité-découverte du travail de Benjamin. Ses écrits autobiographiques (2) montrent à quel point, dans son engagement social incontournable, la lucidité apparaissait  dans les critiques de ses amis, de son « camp », si l’on peut dire cela pour une personne aussi autonome politiquement, et de lui-même dans son propre parcours intellectuel ses continuités et ses sauts biographique et historiques, ensembles.

Il faut lire Benjamin avec grande attention et grande concentration. Et le relire.

Les passages soulignés le sont par le blogueur.

Pierre Assante.26/07/2021 06:04:19.

(1) Citation de Paul Valéry par Benjamin : « Les romantiques s’élevaient contre le XVIIIème… et accusaient aisément d’avoir été superficiels des hommes infiniment plus instruits, plus curieux de faits et d’idées, plus inquiets de précisions et de pensée à grande échelle qu’ils ne le furent jamais eux-mêmes ». J’ajouterai que ce point de vue de Valéry ne condamne pas le romantisme et les romantiques, leur magnifique sensibilité et la révolution qu’ils précèdent et accompagnent en durée, au-delà du système en place, mais formule une critique dépassant abstraitement l’état des choses, alors que les conditions de la transformation ne sont qu'en gésine.

(2) Entre autre, débat avec le grand Bertolt Brecht et écrits sur ses poèmes.

 

voir aussi sur ce blog :

http://pierre-assante.over-blog.com/2021/05/mode-de-production-et-mode-de-pensee.7-articles.par-pierre-assante.18-mai-2021.html

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