Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 07:00

 

10 mai 1981 : le dialogue entre Charles Fiterman et Anicet Le Pors

Vendredi 14 Mai 2021.

Pierre Chaillan (1). L’Humanité.

 

Rappel des faits : Quel regard les deux ministres communistes du gouvernement de Pierre Mauroy, acteurs de premier plan, portent-ils sur ce moment historique ? Comment ont-ils vécu le tournant de la rigueur ? Quels enseignements en tirer ?

 

CHARLES FITERMAN Ancien ministre des Transports, ANICET LE PORS Ancien ministre de la Fonction publique, conseiller d’État honoraire

 

Quel est votre état d’esprit en ce 10 mai 1981 ? Que retiendrez-vous de cette journée ?

Charles Fiterman Je l’ai vécu comme un moment exceptionnel dans ma vie de militant. J’avais toujours participé à des batailles nationales qui avaient été perdues. La droite gouvernait depuis 1958. Il s’agit alors d’une victoire de la gauche rassemblée. Ce n’est pas seulement une victoire personnelle de François Mitterrand. Je suis sorti le lendemain dans la rue, j’ai rencontré des militants, des électeurs. Ils étaient joyeux et contents. Ce qui m’avait frappé à l’époque, c’était une sorte de sentiment de fierté, de dignité retrouvée. Ils avaient l’impression qu’ils allaient compter dans la vie et que, même en rentrant à l’usine le lendemain, ils ne seraient pas considérés de la même manière. Cela m’a conduit à penser que c’était vraiment une étape nouvelle dans le combat politique qui devrait être intéressante avec des difficultés. Je n’avais pas beaucoup d’illusions à cet égard : je savais bien que les choses ne seraient pas faciles.

Anicet Le Pors On m’a demandé plusieurs fois si les communistes étaient heureux ce soir-là. Parce que semble-t-il les gens d’aujourd’hui ont du mal à imaginer que les communistes puissent être heureux de l’élection de François Mitterrand, un socialiste. Je réponds, et cela rejoint ce qu’a dit Charles Fiterman : les communistes dans leur masse aspiraient depuis deux décennies à cet objectif de l’union de la gauche sur la base d’un programme qui allait, sinon produire l’avènement d’un socialisme, du moins de manière assez fondamentale transformer la vie. On touchait au but. Ce qui était dominant, très largement, c’était une grande satisfaction, et une grande joie. Mais je crois qu’assez rapidement est venue chez la partie la plus engagée, la plus militante des communistes une sorte d’amertume. Ils avaient l’impression d’avoir été les meilleurs artisans de ce succès, d’avoir beaucoup travaillé, d’avoir su faire partager des idées à l’ensemble de la gauche. Et il y avait quand même une sorte de sentiment d’injustice. Nous n’étions pas récompensés à la mesure de ce que nous avions apporté en tant que force militante et en idées. D’autant plus que cela avait bougé notre vision du socialisme, dans le sens d’une démocratie avancée. Il faut donc distinguer les militants les plus engagés avec la masse des communistes qui rejoignaient l’ensemble du peuple de gauche, qui était très heureux, très joyeux… Et puis, assez rapidement, on s’est dit que c’était payer le prix de l’affaiblissement de notre parti.

Quelle est alors votre lecture historique et ­politique du 10 mai 1981 ?

Charles Fiterman Je n’ai pas été tellement surpris par le résultat du premier tour obtenu par Georges Marchais. Je savais qu’une élection présidentielle est une élection difficile pour le Parti communiste. Personne n’imagine qu’il puisse y avoir un président de la République communiste à l’époque. Dans ces conditions, il y a une frange de l’électorat qui veut tellement le changement et à tout prix battre la droite qu’elle se reporte sur le fameux « vote utile ». C’est ce qui s’est passé. Une frange de l’électorat communiste est allée directement au premier tour sur François Mitterrand. J’ai trouvé alors que 4 millions de voix, plus de 15 %, ce n’était pas si mal. Vu d’aujourd’hui évidemment cela paraît grandiose, mais même à l’époque… On espérait faire plus mais avec un tel potentiel, avec la volonté de changement qui existait au-delà de l’électorat communiste, il y avait moyen d’agir, de travailler, de faire bouger les lignes.

Anicet Le Pors On a cru quand même – je me souviens de discussions à ce sujet – qu’on pouvait tutoyer les 21 % et quelques de Jacques Duclos. On se disait : « Est-ce que finalement on ne peut pas passer devant ? Il suffit d’un point ou deux… » Cela n’a pas été le cas au bout du compte mais c’était quand même un peu l’idée. Le deuxième enseignement que je tire est que les Français sont un peuple qui s’est révélé politique. Les gens ont bien réalisé, les communistes y compris, qu’il n’était pas possible de gagner une présidentielle avec le Parti communiste en tête. Pour gagner électoralement il fallait rééquilibrer la gauche. Rééquilibrer voulait dire favoriser le Parti socialiste. Alors on ne l’imaginait peut-être pas à ce point mais néanmoins c’était la solution. Et puis, il faut enfin souligner à quel point ce résultat était singulier. Margaret Thatcher avait été élue en 1979, Ronald Reagan en 1980, Helmut Kohl allait être élu en 1982. Au milieu de tout cela, il y avait François Mitterrand qui était élu à gauche avec 51,76 % !

Charles Fiterman Oui, on était à contre-cycle…

Anicet Le Pors On était complètement à contre-cycle ! Le néolibéralisme est né avec Thatcher ! Un nouveau cours des choses était engagé… C’était d’une audace folle d’élire un président de gauche dans des circonstances pareilles. Un environnement pareil. Et cela explique assez largement la suite.

Charles Fiterman De l’autre côté, l’image de l’Union soviétique à laquelle nous étions peu ou prou attachés était déjà dégradée. Elle n’exerçait plus cette force attractive qu’elle avait dans les décennies auparavant. Et notamment sur le terrain des libertés. Cela nous privait aussi, d’une certaine manière, d’un point d’appui pour apparaître comme susceptibles d’endosser le pouvoir et de rayonner plus. Cette situation d’ensemble faisait que l’environnement était difficile.

Quelle est votre plus grande fierté de ministre ?

Charles Fiterman Cela va peut-être vous surprendre. C’est celle d’avoir rétabli dans leurs droits d’anciens cheminots licenciés en 1948 et en 1953, lors de grèves très dures. Ce n’était pas seulement une question financière mais le sentiment de dignité retrouvée. Lorsque je leur ai annoncé, ils m’auraient embrassé et cela m’a fait un plaisir fou. De tels temps de bonheur sont si rares dans des journées épouvantables quand on ne cesse de se bagarrer.

Anicet Le Pors Ce qui s’impose pour moi, c’est le statut général des fonctionnaires, que j’ai conquis un peu à la hussarde. En juillet 1982, en anticipant l’arbitrage de Pierre Mauroy, je déclare qu’il y aura le même statut pour tout le monde car il ne pouvait pas y avoir des fonctionnaires éminents et d’autres déclassés. Ce statut général comporterait trois versants : État, territorial et hospitalier. Cela a demandé cinq ans ! Et lorsque la quatrième et dernière loi sur les hospitaliers est enfin passée en Conseil des ministres, Mitterrand a dit : « C’est une mauvaise loi mais comme c’est le quatrième texte on laisse filer. Heureusement, ces lois n’auront pas une longue durée de vie. » Sauf qu’elles sont toujours en vigueur aujourd’hui !

Comment vivez-vous en 1983 le « tournant de la rigueur », la rupture des communistes puis le départ des ministres en 1984 ?

Charles Fiterman On cède facilement aux simplifications de langage et on fabrique des concepts qui sont loin de refléter la complexité de la réalité. Il y a les Trente Glorieuses et il y a le fameux « tournant de la rigueur ». De mon côté, je n’ai pas connu de tournant. Cela a commencé dès le printemps 1982 avec le blocage des salaires, des prix (et des dividendes, paraît-il !). Ensuite, ce n’est qu’une succession de crises avec des reculs. Il y a eu des reculs successifs du pouvoir et du président de la République mais qui, en même temps, étaient accompagnés d’avancées que l’on pouvait encore obtenir. Pour moi, il n’y a pas eu de tournant en 1983 au sens strict du terme. C’est plutôt un processus : la bataille est devenue de plus en plus difficile et nos marges de manœuvre de plus en plus limitées. C’est ce qui a conduit à 1984. Ainsi, même après la mise en place du deuxième gouvernement Mauroy, j’ai encore pu faire aboutir et avancer toute une série de projets et de dossiers. C’est par exemple le décret social routier, qui fixait la durée de travail et de mise à disposition des conducteurs. C’est encore le lancement de l’A320, stratégiquement déterminant pour Airbus, ou la mise en chantier de lignes de tramway, etc. J’ai encore pu obtenir des crédits. Tout cela s’effectuait dans une orientation générale de plus en plus compliquée à soutenir. C’était un processus avec un contexte international très défavorable dans lequel la direction socialiste du pouvoir a opéré, pas après pas, un certain nombre de reculs en s’alignant sur les exigences du néolibéralisme.

Pensez-vous qu’il est alors possible de rester ministre ?

Charles Fiterman On aurait pu rester en 1984, il y avait encore quelques marges possibles. Mais il y avait un gros problème : c’était le plan de modernisation de grandes entreprises nationalisées, notamment la sidérurgie et les chantiers navals. Ce plan gouvernemental consistait à ­réinvestir et à moderniser un peu mais en réduisant l’emploi de façon importante et sans qu’il n’y ait de garanties sociales. Évidemment, cela a créé un fort mécontentement. De mon point de vue, le Parti communiste s’est alors trop cantonné à défendre des acquis et le statu quo. Il fallait bien sûr les défendre mais il fallait aussi avoir une démarche plus novatrice, faire des propositions nouvelles dans certains cas de création ou de garantie de l’emploi. Il fallait pousser plus loin l’effort d’investissement en poursuivant une réforme fiscale qui est restée en chemin. Il y avait une bataille à mener sur des thèmes nouveaux. Mais ce qui a surtout manqué, c’est l’intervention citoyenne. En son absence, tout cela est resté une activité de sommet. On ne s’est pas suffisamment appuyé sur l’initiative et la revendication d’en bas. Il y a bien eu les lois Auroux mais elles sont restées formelles. On n’a pas fait assez appel sous toutes les formes possibles au monde du travail et à la société elle-même. Dans ces conditions, en 1984, cela n’était plus tenable. Je ne pouvais pas rester dans un gouvernement qui appliquait une politique alors que dans le même temps le secrétaire général du Parti communiste manifestait contre à la tête des travailleurs sidérurgistes. Dans ces conditions, j’ai souscrit à la décision de partir.

Anicet Le Pors S’agissant de l’implication des travailleurs et de l’intervention populaire, on a payé la contrepartie de cette joie naïve du 10 mai 1981. C’était une victoire électorale, mais de là à passer de la défense des droits fondamentaux à la cogestion des entreprises publiques, il y avait un pas qui n’a pas été franchi. La loi de démocratisation du service public est intervenue le 6 juillet 1983. Les lois Auroux ont été adoptées durant ces trois années mais elles n’ont pas été saisies. Ce qui est clair, c’est le point de départ et le point d’arrivée. Il y a d’abord eu des mesures importantes très positives. Pour mon ministère, c’est la création de 36 000 emplois dans la fonction publique. Pour le point d’arrivée : c’est différent. C’est Mitterrand qui considère que le statut général ne lui convient pas. Entre les deux, il est peut-être un peu vain de fixer une date où cela s’est retourné. Cela a commencé assez rapidement. J’ai mal vécu le blocage des salaires car j’ai eu le pressentiment que c’était le début de la fin. On peut alors parler d’un tournant même si ce n’était pas ouvertement dit, c’était sous-jacent. C’était dans l’air. D’où le débat économique très frontal que j’ai eu avec Jacques Delors…

Comment qualifieriez-vous la présidence de François Mitterrand ?

Charles Fiterman Je la qualifierais de complexe…

Anicet Le Pors Oui, je suis d’accord : à la fois ­complexe et contradictoire…

Charles Fiterman Il y a eu des avancées incontestables, et pas seulement les deux premières années. De grandes mesures sociales ont été prises dès le début mais d’autres dispositions qui touchent à des problèmes de société, de culture, de démocratie ont ensuite marqué le premier septennat. Et puis, dans un contexte international défavorable, on a enregistré un recul progressif devant la pression du néolibéralisme. Je ne dirais pas que le bilan de Mitterrand est globalement positif. J’utiliserais le terme de complexe avec des ombres et des lumières.

Anicet Le Pors Je me suis toujours interrogé sur la sincérité de Mitterrand. C’est pour cela que j’ai du mal à faire un bilan parce que je me demande ce qu’il pense lorsqu’il dit ou décide quelque chose. C’est quelqu’un que j’admire pour son talent. C’est un homme politique de premier ordre. Mais, chaque fois que je parle de Mitterrand, au bout d’un certain temps, me revient une image. C’est singulier. Je pense à Fernand Iveton, ce militant communiste engagé pour l’indépendance de l’Algérie qu’il a laissé guillotiner alors qu’il était ministre de l’Intérieur. Quoi qu’il fasse, ce souvenir reviendra toujours chez moi…

(1) https://www.humanite.fr/10-mai-1981-le-dialogue-entre-charles-fiterman-et-anicet-le-pors-707099

 

VOIR (video essentielle) :

http://pierre-assante.over-blog.com/2021/05/cliquer-ci-dessus-l-intervention-d-yves-dimicoli-reunion-de-la-commission-economique-27-avril-2021-le-lien-voir-aussi.html

Partager cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de pierre.assante.over-blog.com
  • : Ce blog contient, sous la forme d'essais,de nouvelles, de poésies, une analyse des contradictions du mode de production, des devenirs possibles, en particulier en rapport avec l'activité humaine, le travail, l'ergologie
  • Contact

pierre.assante.over-blog.com

Recherche